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Une
série de 5 téléfilms de 90 minutes
Didier ALBERT
Une production MARATHON pour TF1.

par
Richard MERCIER
Intro – Veille du tournage.
Mardi 29 juin 2004:
Je commence demain la série
de l’été 2005 pour TF1, « DOLMEN »,
en tant que cadreur et steadicamer. Nous tournons en HD, une première
expérience pour moi en fiction (j’avais déjà tourné en HD, quelques jours dans
la Mancha un documentaire sur Don Quichotte pour les japonais). Nous serons à 2
caméras, dernières Panasonic VaricamHD et Fabrizio
Fontemaggi cadrera la deuxième caméra.
Départ de Paris pour Brest
à 14h05 en TGV 1ère classe ! Beaucoup de monde aujourd’hui, sur
la route, à l’aéroport (J’ai accompagné Inna et Aglaé qui ont pris l’avion ce
matin pour Saint-Pétersbourg) et à la gare. À l’approche des vacances d’été, le
beau temps réveille les envies de déplacement des gens et les moyens de
transport sont alors pris d’assaut.
La production organise ce
soir à 19 heures un pot de bienvenue, histoire de rencontrer les gens avant
l’arrivée sur le plateau et de nous remettre toutes les informations indispensables
pour bien commencer le tournage.
...
Première table en bord de
mer devant le soleil couchant et l’équipe enfin réunie. Cadre bien agréable
pour une première prise de contact sans pression ; le tournage commence
demain.
Chacun découvre ses
collègues de travail et le site exceptionnel qu’est l’extrême pointe de la
Bretagne, le bout du Finistère, là où la terre s’incline devant l’océan. Voilà
les acteurs et le décor posé pour une aventure de 4 mois sous le soleil et les
embruns !
Demain, nous commençons par
une séquence du 4ème épisode. Pas facile pour un acteur d’être dans
le ton sans que l’orchestre ait fait ses gammes !
TOURNAGE
Mercredi 30 juin 2004:
Je
fête aujourd’hui mes 34 ans ! Rien de particulier par contre pour cet
événement, entièrement pris déjà par le rythme du film. Le gâteau
d’anniversaire n’a évidemment pas été anticipé à la cantine du midi (pensez
donc, un premier jour de tournage !) et le pot du soir, je l’ai
complètement zappé, bien que pensé toute la nuit !
Qu’importe,
les anniversaires sont nombreux à qui sait les attribuer et les occasions de
les fêter en vont ainsi.
Rapidement,
le ton a donc été donné : 6 séquences et plus de 6 minutes utiles tournées
ne nous ont laissé guère de répit. L’équipe s’est rapidement découverte et
fonctionne bien. Pas de perte de temps et de beaux plans, nombreux. Une
première journée qui nous comble d’envies, couronnée par la qualification en
finale du Portugal, dans l’Euro 2004, dignement saluée et klaxonnée dans les
rues de Brest à l’instant même où j’écris ces mots. Merci pour l’ovation, j’en
prends un petit peu pour mon compte personnel. (Quand même ! C’est mon
anniversaire, non ?!)
Jeudi 1er
juillet :
Nous
sommes aujourd’hui en EXT.JOUR (comprendre extérieur jour) et Marc Falchier, le chef opérateur image
mesure toute l’inconstance du temps breton : Un grand ciel bleu alterne
incessamment avec des pluies brèves amenées tout à coup par de sombres nuages
poussés par le vent du large, comme si l’océan voulait régulièrement nous
rappeler sa proximité en nous envoyant ses ondées. Voici 2 jours que nous
tournons avec Nicole Croisille et Micky Sébastian, Yvonne et Gwenaëlle
pour le jeu, mère et fille dans la série. Le casting semble sans faute et c’est
une chose très plaisante de découvrir au fur et à mesure des premiers jours de
tournage les rôles et leurs interprètes. Je rencontre également Hippolyte Girardot en P.M.
(Pierre-Marie), dandy îlotier au tempérament sec de hyène narquoise et
froussarde à la fois. Hippolyte a un humour permanent assez corrosif, mêlé de malice
et de finesse des mots.
A
lui s’opposent tout à fait les 2 hommes de la famille Le Bihan, Philippe et
Pierric, interprétés respectivement par Dominique
Thomas et Chick Ortega, grands
gaillards calmes et un peu en retrait. Chick joue l’idiot du village, sorte de Quasimodo minoré, symbole de la
dégénérescence de la consanguinité fatale d’une île.
Pour
le casting, les jeunes sont incarnés par Thomas
de Sambi, style moniteur de planche à voile et Emilie de Preissac dont la particule semble signifier qu’elle vient
de bonne famille.
Aujourd’hui
est également notre premier jour de figuration, les employés de la faïencerie
des Le Bihan. J’aime bien ces séquences où la foule anime alors le cadre et
dans laquelle le steadicam peut évoluer à l’instar d’un personnage par lequel
on verrait l’intrigue se dénouer. La mise en scène dirige bien sûr les
intentions des comédiens mais là se double d’un véritable travail de
chorégraphe dans la composition des déplacements et des positions des
figurants. Ces derniers, moins qu’une « figure » sont plutôt des
corps entiers à déplacer, des amorces qui viennent structurer et des gestes qui
animent aussi le décor.
Vendredi 2 juillet :
La
mise en scène est évidemment le totem, le grand mât d’un tournage :
Monsieur Eric Summer, le réalisateur
de la série, a un découpage des séquences clair et précis et des propos justes
et mesurés pour l’expliquer. C’est ce qui fait son efficacité et ce
qu’apprécient les gens qui l’entourent. Sympathique tout en gardant la distance
nécessaire pour des relations courtoises, il semble avoir acquis une méthode de
travail rigoureuse mais extrêmement souple aussi bien dans la mise en place
technique que dans les répétitions avec les comédiens.
Le
timonier du navire, le premier assistant réalisateur, David Ferrier est à l’image du grand manitou avec la nervosité en
plus, jouée peut-être pour sa fonction d’assistant mais nécessaire pour le
rythme du tournage. Nerveux mais jamais agressif.
Je
suis aussi content du style qui se dessine : images très
cinématographiques avec des amorces floues, présentes, des passages de point
francs et de beaux plans séquences au steadicam, parfaitement utilisé par la
mise en scène d’Eric. L’image HD des Panasonic a un rendu étonnant dans ce sens
qu’elle participe à cet aspect cinématographique en restituant comme une
granulation et une texture douce et riche, délivrant l’image vidéo de son
aspect lisse et froid, presque clinique et manquant souvent de sensualité.
Lundi 5 juillet :
Tournage
en mixte, c’est-à-dire séquences de jour et de nuit (en nuit réelle). Décor de
bar breton avec lumières colorées et atmosphère enfumée. Arrivée également
aujourd’hui d’un des acteurs principaux et figure centrale de l’intrigue, Yves Rénier interprétant Ryan. Encombré
de son personnage de commissaire Moulin au quotidien, Yves nous fait ici heureusement
oublier ce double télévisuel dans ce nouveau personnage qu’il incarne avec
jubilation.
Notre
première séquence de nuit est aussi une première séquence de coup de poing et
de (petite) cascade. Eric me donne l’occasion de réaliser un sympathique plan
séquence au steadicam avec entrée et sortie de bar. Rien de plus jouissif que
de faire l’ouverture, le temps de la séquence et fermeture de cette même
séquence : Le rythme de l’action est ainsi inscrit et chacun y trouve sa
place en temps réel.
Tous
les personnages principaux du film sauf les deux ‘stars’ (comprendre les deux
figures centrales du film) que sont les deux policiers menant l’enquête de « DOLMEN »
(à savoir Ingrid Chauvin et Bruno Madinier) sont présents sur le
plateau. Non cités encore : Xavier
Deluc, Luc Thuillier, Manuel Gélin, Richaud Valls, Marc Roufiol
et Brigitte Froment pour les rôles
principaux.
Tout
cela fait une belle journée, rondement menée, dans une organisation qui semble
désormais bien huilée et une ambiance concentrée et détendue à la fois.
Mardi 6 juillet :
Nouvelle
figure de la journée : Georges
Wilson en Arthus de Kersaint. Et petit mot d’Hyppolite Girardot à monsieur
Wilson afin qu’il imprime le nom de son fils de jeu : « P.M. ;
pensez à pistolet-mitrailleur !»
A
propos d’une interview d’Eric Summer lue sur internet où il évoquait X-Files,
nous nous sommes effectivement rapprochés aujourd’hui de l’ambiance de la
série : Contre-jour, fumée et projection surréaliste sur la pierre même de
la cheminée. Les formes fantomatiques et cauchemardesques s’installent petit à
petit à l’image du cauchemar que devaient susciter les formes à peine
discernables des naufrageurs embusqués derrière les nappes de brouillard.
Le
château des Kersaint est également un magnifique décor, fascinant et
inquiétant, les vieilles pierres offrant souvent l’attrait des mystères du
passé et l’oppression de l’épaisseur de leurs murs.
Mercredi 7 juillet :
C’est
notre première journée de pluie continue et bien que nous soyons en intérieur,
nous avons eu les pieds dans l’eau en permanence. Nous tournons en effet au
château des Kersaint (le magnifique château de Kerouartz) mais dans les caves
de celui-ci. L’averse bretonne ne donnant pas dans la demi-mesure, des flots
d’eau se déversent alors dans les sous-sols et rapidement, même la pompe à eau
ne suffit plus à évacuer la dizaine de centimètres d’eau qui recouvrent le
décor. L’étroitesse du lieu ne contribue pas à faciliter notre tâche et dès
lors, électros (Franck Magnien, Farid et Mathieu), machinos (Philippe
Lapique et Guillaume), assistants (Pascal,
Olivier, Alice et Céline pour
l’image), perchman (Philippe Jantet)
et autres faiseurs (entre autres Sam
Cohen au son) ne cessent de s’effleurer, de se heurter tout en pataugeant
dans la boue des fondations du château. Tout cela est en fait très drôle hormis
le fait que cette aventure dure 7 heures trente, non stop ; nous sommes en
journée continue pour rattraper le décalage des nuits.
Mais
cette ambiance de naufrage, si elle ne nous facilite pas la tâche, amène
néanmoins une dimension fantastique aux séquences que nous tournons. Ici
s’opère la magie des contingences du cinéma. Le décor, qui aurait pu être
sordide, commun en tout cas en matière de souterrain, se voit tout à coup orné
d’un facteur climatique inattendu : La Bretagne sauvage et indomptable a
fait son entrée par les orifices de la vieille bâtisse et les pierres suintent,
nous laissant percevoir un extérieur hostile. Bien joué pour cette séquence de
confrontation entre les deux frères se ralliant dans la vengeance et merci
encore aux caprices du ciel pour cette journée difficile mais récompensée.
Jeudi 8 juillet :
Rien
n’est plus désagréable que les obstacles à la bonne humeur et par conséquence à
la cohésion d’une équipe (de tournage y compris). Et souvent, cette cohérence du plateau est mise
à mal par des éléments extérieurs au plateau lui-même. Nous avons eu en effet,
aujourd’hui, les premiers retours de la chaîne (TF1), critiques, dévastateurs.
Mauvais casting, décor décevant, lumière médiocre, à se demander si le scénario
lui-même est encore validé pour qu’il mérite qu’on continue à le tourner !
Ceci signifie une ambiance morose voire démoralisante pour les postes
principaux, les premiers à être au courant dans ce cas de figure des attaques
promulguées contre le travail qu’ils ont fournis jusque là. Remise en question
donc de ce en quoi tout un chacun commençait à croire ; et questionnement
surtout sur la capacité des décideurs (le diffuseur et la production) à juger
objectivement des rushes selon l’univers du scénario dont ils sont issus.
Alors,
faut-il obéir à un formatage, nécessaire ?
Ne
peut-on offrir d’autres univers aux spectateurs conditionnés que ce que
leurs yeux ont déjà imprimés et auxquels ils ne réagissent plus ?
Y
a-t-il un étalonnage de la perception du public qui ferait que le bousculer un
peu dans ses habitudes audiovisuelles le rendrait subitement zappeur incontrôlé
car en manque de ses repères habituels ?
Et
finalement de quel droit ce code de bienséance serait-il établi ?
Toutes
ces questions, essentielles, n’ont pas lieu d’être posées au cours de la
création d’une œuvre car le travail de création doit être sans entrave.
Lorsqu’elles sont posées, alors la fantaisie n’est plus là et d’autres spectres
viennent perturber le plaisir d’être au service d’une histoire... Et nous
faisons une heure en plus pour respecter le plan de travail de la journée, mené
à terme dans le doute et la confusion.
Vendredi 9 juillet :
La
tension continue de se ressentir, avec en plus la présence de représentants de
TF1 et Pascal Breton (le producteur)
venus au front pour réprimander le capitaine de bord.
Journée
difficile encore, sans cohérence d’équipe, la barre du navire semble glisser
entre les mains de ceux qui doivent montrer le cap au reste de l’équipage, qui
lui s’active dans les soutes et sur le pont, mais inquiet de cette dispersion
dans les manœuvres...
Cette
comparaison avec le bateau n’a rien d’une boutade avec le fait que le tournage
se passe en Bretagne et donc en milieu marin ; mais il s’agit vraiment
d’une analogie tout à fait fondée entre l’organisation d’un navire et celui
d’un plateau : Une fois la direction donnée, chacun s’applique à ce que le
rôle qui lui est confié soit exécuté au mieux en composant avec la météo, pour
les extérieurs, parfois peu clémente au vu des besoins de telle ou telle
séquence.
La
mer sur laquelle le tournage de « DOLMEN » s’est aventuré pourrait
être le PAF (Paysage audiovisuel français) où les courants
s’appelleraient : TF1, France télévisions (divisé lui-même en petit
courant de moindre amplitude), Canal+, la Cinq,...
Les
vents se mesureraient en point d’audimat ; et les forces de ce nouvel
univers s’appelleraient diffuseurs, réunis dans une croyance plus ou moins
partagée que l’on nommerait alors la Télévision !
La
préparation d’un film s’apparenterait à la mise à l’eau d’un bateau, le
scénario ayant été mûri en cale. Ensuite, un plan de navigation se prépare en
même temps que la constitution de l’équipe. La date du départ approche et
chacun termine les derniers préparatifs du voyage. Car si le tournage d’un film
est à l’image d’un bateau, c’est qu’il s’agit aussi d’un voyage : Voyage
géographique bien réel, ici au Conquet et dans la région brestoise mais c’est
également un voyage fantastique au pays de l’imaginaire. Et le premier
‘Moteur !’ m’a toujours semblé sonner comme un ‘Larguez les
amarres !’ Ensuite chaque traversée a sa propre histoire et les péripéties
peuvent être nombreuses voire catastrophiques. Quelques tournages ont été des
naufrages et là s’arrête la comparaison car même si le PAF est féroce et sans
pitié, il n’avale que le navire et laisse les hommes se hisser sur d’autres
esquifs ou rouler sur des rivages salvateurs ; la mer laisse peu de chance
à ceux qui ont usé de trop d’audace ou qui n’ont pas su attendre le moment
propice pour la traverser.
Lundi 12 juillet :
Nous sommes aujourd’hui en
repos car il s’agit de récupérer le 14 juillet qui sera pour nous un jour non
chômé. Mais il s’agit aussi d’un jour pas comme les autres sur un tournage,
j’imagine comme un de ces jours pendant les traversées où quelque chose
d’horrible vient d’arriver : Une brèche dans la coque ; des rats dans
la cale ; un mât qui s’est cassé ; ou bien tout simplement une
vengeance des dieux de la mer, inexplicable mais toute puissante.
Aujourd’hui est un jour
comme ça : J’ai appris ce matin la décision commune de la production et de
la chaîne de changer de réalisateur et de chef opérateur. Nouvelle énorme et
inattendue. Tout le monde reste abasourdi à défaut de pouvoir comprendre les
raisons de ce débarquement de la capitainerie et de mon chef de poste. J’ai
Marc au téléphone, qui, pour se conforter dans son irréprochabilité allait
passer au labo pour voir dans les meilleurs conditions les rushes
incriminés : Je suis convaincu que rien ne peut lui être reproché quant à
la qualité de son travail mais les vagues emportent surtout les plus exposés et
le poste de chef opérateur est de ceux-là. J’ai également Eric au téléphone qui
entame la conversation par une petite note d’humour concernant ma période
d’essai : « Tu as passé ta période d’essai avec réussite mais c’est
moi qui ne l’ai pas passée ! Tu vois, ils [la production] se sont plantés
dans les contrats ; c’était pour moi, la période d’essai !»
plaisante-t-il. Certes, il vaut mieux en rire mais je sens quand même toute
l’amertume et la haine d’Eric vis à vis de la production qui au lieu de
défendre son engagement et son point de vue sur le film à préférer tirer à
boulets rouges sur lui pour mieux s’assurer du sabordage.
Un nouveau réalisateur, Didier Albert, est alors attendu. Le
nouveau chef opérateur n’est pas encore connu.
Nous devons reprendre ce
vendredi.
Ces 8 premiers jours de
tournage peuvent être considérés comme un faux départ, un prologue mal ficelé,
cependant une véritable ambiance de plateau était déjà présente et des plus
agréables. Mais le métier que nous faisons, réalisateur, chef opérateur,
cadreur, ingénieur du son, décorateur, régisseur a pour principale contrainte
l’incertitude de satisfaire nos commanditaires aux goûts inénarrables et d’être
toujours en position d’employés remplaçables. C’est une des règles du métier et
sans doute la plus difficile à accepter lorsqu’elle est appliquée.
Mercredi 14 juillet :
Bénodet, petit port de
plaisance au sud de Quimper. Je suis arrivé aujourd’hui et la plupart des gens
de l’équipe sont restés ici en stand-by, depuis 3 jours guettant la moindre
information sur l’avenir du tournage.
L’Etat major au complet est
réuni: Le responsable fiction de TF1, Takis
Candilis ; le producteur Pascal Breton et sa productrice exécutive Aline Besson ; le directeur de
production, Jean-Marc Abbou ;
le nouveau réalisateur, Didier Albert et Isabelle
Térissol, qui de seconde passe au poste de première assistante réa. ;
et quelques postes clés lorsqu’il s’agit de réorganisation, comme le régisseur
général, Olivier Lambert et son
adjoint local, Eric Lionnais ainsi
que la chef décoratrice Laurence
Brenguier.
Autour car non-invités à la
table des décideurs, on peut voir Carine
Crouzille Lelièvre, secrétaire de production ; Thierry Chuinard, régisseur adjoint ; Marjorie Tappert, promulguée seconde assistante réa. ; Bernard Rolland, premier assistant
décorateur ; et encore Sylvie Pensa,
chef costumière ; Claire Tong,
habilleuse et moi-même, seul représentant de l’équipe image, le nouveau chef
opérateur José Antonio Loureiro
n’arrivant que demain et les autres compères absents.
Il est parfois des moments
qu’il ne faut pas rater dans les débats de nos dirigeants car la véritable
information naît de ces petites phrases lâchées en aparté ou d’allusions sans
détour en huis clos, souvent bien plus révélatrices que les discours officiels.
J’apprends en effet que monsieur Didier Albert ne travaillera pas plus que 2
jours avec le cadreur qu’il ne connaît pas, en l’occurrence moi. Annonce
incroyable d’autant plus que je suis présent et que les présentations n’ont pas
été faites. Je remédie alors immédiatement à ce malheureux oubli et me lève
tandis que Didier me tend également spontanément la main pour adoucir la
brutalité de la rencontre. Je salue l’ensemble de la tablée sur laquelle règne
une lourdeur insupportable ; un vent glacial a traversé la pièce chacun se
figeant dans sa posture de bien assis tandis que je retourne m’asseoir
abasourdi par cette éventualité d’être à mon tour touché par la foudre
télévisuelle. Cette perspective d’arrêter le tournage alors que j’y reviens
aujourd’hui même me semble d’un seul coup révoltante et l’idée d’être rejeté
arbitrairement, inacceptable. En effet, je vais voir Didier après la réunion et
je constate qu’il n’a vu ni les rushes déjà tournés et qu’il est encore moins
au courant de mon parcours professionnel. Cherchant avant tout un véritable
cadreur et non un steadicamer/cadreur, il ne peut imaginer que je réponde à ce
profil ce dont je lui fais part.
Le plus difficile est alors
l’incertitude de l’avenir, se demander ce que l’on attend encore de vous sur le
tournage, supporter des relations peut-être à double jeu, et surtout suspendre
ou tenter d’organiser autrement les décisions concernant la vie privée qui elle
continue à progresser dans le tumulte de nos professions instables.
Inna et Aglaé doivent
rentrer ce samedi de Saint-Pétersbourg ; je les attends plus que tout.
La soirée est une longue
errance, avec mes collègues de travail, au milieu de la foule amassée sur les
quais pour écouter l’orchestre spécialisé en musique de fête, manger des
merguez frites accompagnées de bière au fût et lever les yeux vers le rituel
feux d’artifice du 14 juillet.
Jeudi 15 juillet :
Là où la manœuvre politique
devient extrêmement complexe et sournoise, c’est lorsqu’elle se profile mais à
l’inverse des prévisions. Je suis en effet passé au bureau de production tout à
l’heure pour savoir quand je pourrai rencontrer le nouveau chef opérateur et
après avoir reçu les défraiements de la semaine, une discussion avec Catherine Chailloleau, administratrice
de production m’amène à croire qu’il ne s’agit pas de moi qui serais sur la
sellette mais de Fabrizio ! Comment est-ce possible d’arriver à de
pareilles conclusions ? Décidément, tout me dépasse sur ce tournage et
particulièrement la désinformation qui règne pour sa réorganisation.
Le temps est toujours
plombé et l’espèce de moiteur qui pèse sur la ville n’aide pas à voir les
choses sereinement.
...
Je suis allé voir
« FARENHEIT 9/11 », le documentaire de Michaël Moore, primé cette
année à Cannes. Film grandiose sur une super-puissance qui a consolidé son
empire sur le mensonge et la soif d’argent. Le pouvoir dans les mains d’une
minorité n’existerait que pour mieux restreindre cette minorité ? Question
pertinente et problème universel !
J’entends les membres de
l’équipe rejoindre un à un leur chambre, des murmures à travers les cloisons
fines de l’hôtel. Ces relations extra tournage pour être sans cesse répétées me
paraissent souvent obligées, superficielles, étouffantes. Ici, l’esprit
d’équipe s’est en plus disloqué pendant ces 4 jours de stand-by ; et
Michaël Moore m’a tenu des propos beaucoup plus édifiant sur la manipulation
que tous les ragots dont chacun se fait le porte-parole et qui mine
sérieusement l’envie de prendre part au tournage.
Quoiqu’il en soit, demain
tous seront sur le pont et chacun n’en pensera pas moins.
Vendredi 16 juillet :
15
heures 46 : J’appelle Nicolas
Beauchamp, assistant opérateur pour savoir s’il peut remplacer Pascal (l’assistant
opérateur) qui part du tournage solidairement avec Marc (le chef opérateur). Et
stupeur ! Il m’apprend qu’un nouveau cadreur, Dominique Pinto, arrive lundi ! Je trouve la nouvelle
incroyable et d’autant plus énorme qu’elle me vient de Paris. Sur ce, je me
précipite dans le bureau de Jean-Marc (le directeur de production) pour lui
demander des explications en lui faisant remarquer que je lui avais quand même
demander de me signifier tout changement éventuel dès qu’il en aurait eu
connaissance. « Oui, mais j’allais le faire ! » me répond-t-il.
Dommage je ne lui en ai pas laissé le temps. C’est vrai que la voie de l’information
parisienne a un débit beaucoup plus élevé...
Il
me confirme effectivement l’arrivée d’un autre cadreur qui me remplacera.
Voilà, les dés sont jetés et la combinaison n’est pas gagnante. Je suis
remplacé avant même que nous ne recommençons à tourner avec le nouveau
réalisateur.
Quand
bien même les problèmes sont nombreux, la priorité doit être l’humain et virer
quelqu’un doit être une priorité d’information pour la personne concernée car
c’est de sa vie qu’il s’agit et non pas d’un téléfilm qui sombrera dans les
abysses du PAF.
Je
trouve cette décision d’autant plus dégoûtante qu’une heure auparavant, je
questionnais Aline (productrice exécutive) sur leur décision quant au
cadre ; elle me répondit évasivement qu’ils ont contacté
« effectivement d’autres cadreurs mais par simple anticipation si jamais
la décision serait prise d’en changer, mais il faut voir si les deux journées à
venir se passent bien. » Sourire de « Tente ta chance ! »
puis elle part.
Et
bien je peux dire que l’esprit de cette production n’est pas du tout de bon
ton. Car être débarqué à mon tour me fait l’effet d’une nouvelle vague,
sournoise, plutôt du style lame de fond qui m’a prise de plein fouet sur le
flanc et les bastingages ont été escamotés par les dieux de la production [cf. vendredi 9 juillet].
Dois-je
comprendre que je suis encore là pour satisfaire durant ces deux jours de
tournage à venir le besoin de la production d’avoir quand même un cadreur
? (Le nouveau, il lui faut quand même le temps de faire ses valises, 4
mois, ce n’est pas rien !) Car si ça n’allait pas, il ne me demanderait
tout de même pas de cadrer encore pour eux.
Mais
me faire revenir pour ça, je trouve qu’il y a là beaucoup de mesquinerie, même
si Jean-Marc me dit que loin de lui, la mesquinerie de ne pas me dire qu’il
était prévu que je sois remplacé quoiqu’il arrive et surtout que je l’étais. « J’allais
te prévenir », me rétorque-t-il, mais proche du PAT, il ne voulait pas me
déranger ! Monstrueux également le fait qu’il me signifie qu’il est plus
« facile » de me congédier moi plutôt que Fabrizio, en référence au
fait que Didier et Fabrizio ont déjà travaillé ensemble et que je suis en
période d’essai ; mais ce qu’il a oublié, c’est que cette période d’essai
a été décidée d’un commun accord avec Eric. Eric remercié, la période d’essai
avec lui s’annule d’elle-même et me faire revenir après son départ signifie
bien que je continue le film. Et comment, humainement parlant, peut-il être
plus facile de faire partir quelqu’un plutôt qu’un autre ? Il faut peut-être
le comprendre juridiquement parlant.
Quel
plaisir j’éprouve à faire ce journal ! Dommage que je ne l’ai pas fait
auparavant, pour des films agréables et surtout auxquels j’ai participé
jusqu’au bout. Je ne pensais vraiment pas que celui-ci s’arrêterait en si bon
chemin et surtout je ne pensais pas que ce journal pourrait avoir la vocation
que je compte bien lui donner.
Samedi 17 juillet :
J’hésite
à aller voir la production pour leur demander clairement quand j’arrête, pour
quels motifs et quelle compensation me proposent-ils. Marc, que j’ai appelé ce
matin, me dit qu’il faut faire comme si de rien n’était et attendre au
contraire que ce soit la production qui fasse la démarche informative. Mais
cette absence de dialogue et de clarté dans leurs décisions m’est insupportable
et le double jeu n’est définitivement pas de mon goût.
...
Jean-Marc,
bien que navré a bel et bien endossé son maillot couleur production : il
en est le représentant. Directeur de production, ce n’est en aucun cas diriger
la production mais bien suivre la direction que la production a ouverte. Aucune
manœuvre possible, il est pris à la gorge par l’incompétence de ses employeurs.
Il
faut aussi que je parle d’Aline Besson, qui en fin de journée vers 1 heure de
matin vient me dire au revoir et me remercier ! Autiste durant ces 2
jours de tournage où elle savait que je savais qu’ils étaient mes deux derniers
jours, elle me signifie enfin que la production n’a plus besoin de moi, et
encore a-t-il fallu que j’insiste pour qu’elle me formule clairement mon
départ.
On
ne me fera jamais croire que ces gens éprouvent une quelconque gêne quant à
leurs actes, ce qui les
excuseraient du fait de leur distanciation. Bien au contraire, l’enjeu
financier est rivé dans leur cerveau et rien ne doit gêner la bonne marche de
la machine pour ramener ce qui a été mis sur la table.